Pierre-Auguste Renoir · 1881 · Chatou
Les Deux Sœurs
sur la terrasse
Deux modèles qui ne sont pas sœurs, un panier transformé en palette et un paysage de Seine presque irréel : Renoir construit une image de printemps dont la spontanéité est savamment préparée.
Huile sur toile, 100,4 × 80,9 cm · Art Institute of Chicago.
Lecture immédiate
Un portrait qui se fait passer pour un instant
Au premier regard, Les Deux Sœurs ressemble à une scène familiale surprise sur une terrasse. La grande jeune femme est assise face au peintre. L’enfant se place devant elle, comme si elle venait d’entrer dans le cadre. Les chapeaux fleuris, les joues roses et la Seine éclairée donnent au tableau la douceur d’un dimanche. Pourtant, rien n’est réellement improvisé.
Renoir oppose deux manières de peindre. Les figures sont solides, proches et presque grandeur nature. Derrière elles, Chatou devient un décor de touches bleues, vertes et blanches. Les bateaux sont reconnaissables sans être décrits avec précision. La rambarde sépare ces deux régimes : devant, la présence humaine; derrière, une vision mobile où l’eau et les feuillages semblent se dissoudre dans la lumière.
Le panier occupe une place stratégique au premier plan. Les pelotes rouges, jaunes, bleues et blanches ne servent pas seulement à évoquer un ouvrage féminin. L’Art Institute les compare à une palette : elles annoncent, sous forme d’objets, les couleurs que Renoir distribue ensuite dans les vêtements, les fleurs et le paysage. Le tableau explique ainsi sa propre construction tout en conservant l’apparence d’une scène familière.
Identités
Elles ne sont pas sœurs
Le titre crée une relation que la documentation ne confirme pas. Cette ambiguïté est au cœur du pouvoir narratif du tableau.
Jeanne Darlaud
Le catalogue scientifique identifie le modèle comme Eugénie Marie Darlaud, dite Jeanne Darlaud, âgée d’environ dix-huit ans. Future actrice, elle joue ici le rôle d’une canotière, figure moderne associée aux loisirs de la Seine. Son vêtement bleu et son chapeau rouge ne documentent donc pas nécessairement une sortie privée : ils construisent un personnage social.
Identité inconnue
Aucun document ne donne son nom ni sa relation avec Jeanne. Sa proximité physique suffit à suggérer une fratrie, mais les regards ne se rencontrent pas. Renoir laisse le spectateur compléter l’histoire. C’est précisément cette absence de preuve qui transforme deux modèles en image universelle de l’enfance et de la jeunesse.
Une présence réservée
Jeanne regarde au-delà de l’enfant et légèrement hors de notre espace. La petite fille affronte davantage le spectateur. L’écart entre ces directions évite la sentimentalité d’un portrait familial.
Le bleu comme architecture
La veste forme la grande masse stable de la composition. Ses bleus cobalt et ultramarins répondent à la Seine tout en maintenant la figure au premier plan.
Un panier-palette
Les pelotes condensent les pigments du tableau. Elles semblent ordinaires, mais servent de clé de lecture pour les rouges, jaunes, bleus et blancs répétés partout ailleurs.
Lieu de création
La terrasse de la Maison Fournaise
Renoir travaille à Chatou au printemps 1881, dans le secteur de la Maison Fournaise. Le restaurant, l’hôtel et les ateliers de bateaux attirent alors canotiers, artistes et promeneurs venus de Paris. Le chemin de fer a rendu cette banlieue accessible : on peut quitter la ville, déjeuner au bord de l’eau et revenir le soir. Cette nouvelle géographie du loisir devient l’un des grands sujets impressionnistes.
Dans une lettre adressée à Théodore Duret le 18 avril 1881, Renoir explique qu’il lutte avec « des arbres en fleurs, avec femmes et enfants ». La formule correspond exactement aux difficultés visibles dans Les Deux Sœurs : maintenir la solidité des modèles tout en laissant respirer la végétation printanière. Le tableau n’est donc pas une notation rapide exécutée en une seule séance, mais un travail exigeant mené avec des modèles disponibles sur place.
La vue élevée place la Seine derrière la rambarde. Les voiles, les barques et les maisons ne décrivent pas un panorama documentaire; ils condensent l’expérience de Chatou. Renoir peint la même année La Seine à Chatou, paysage autonome qui permet de mesurer son goût pour les eaux bleues, les berges claires et les formes simplifiées. Dans Les Deux Sœurs, ce monde fluvial devient une scène mentale : il situe l’action et suggère en même temps la liberté.
Sous la surface
La spontanéité est le résultat de nombreux choix
Les radiographies, la lumière transmise et les analyses de pigments menées à Chicago révèlent plusieurs modifications invisibles à l’œil nu.
Une toile préparée
Renoir utilise une toile commerciale à tissage fin, couverte d’une préparation blanche lisse. Cette base lumineuse soutient la fraîcheur des bleus, des roses et des verts.
Des contours préliminaires
Aucun dessin sous-jacent continu n’est clairement visible, mais la lumière transmise montre des lignes posées tôt autour de certaines grandes formes.
Le visage repris
La tête, le chapeau et les traits de Jeanne ont été déplacés. Un ancien œil reste perceptible sous la surface, preuve d’une recherche attentive de l’expression finale.
Une composition resserrée
Le bras droit de la jeune femme a été rapproché du corps. Deux petites figures du paysage supérieur gauche ont également été recouvertes afin de calmer l’arrière-plan.
Titres et provenance
De la terrasse de Chatou à Chicago
Le tableau change de titre au gré du marchand, des expositions et des catalogues. Cette histoire explique pourquoi les deux appellations restent aujourd’hui indissociables.
Femme sur une terrasse au bord de la Seine
Paul Durand-Ruel achète l’œuvre à Renoir le 7 juillet pour 1 500 francs. Son livre de stock emploie ce premier titre descriptif.
Les Deux Sœurs
Durand-Ruel présente le tableau sous ce titre à la septième exposition impressionniste. Le lien familial est inventé, mais il rend l’image immédiatement mémorable.
Femme sur une terrasse (Chatou)
Une rétrospective Renoir organisée par Durand-Ruel adopte une troisième appellation qui précise cette fois le lieu.
Annie Swan Coburn
Après plusieurs décennies dans la famille Durand-Ruel, l’œuvre est acquise par la collectionneuse de Chicago Annie Swan Coburn.
Art Institute of Chicago
Le legs Coburn fait entrer le tableau au musée. Il appartient depuis à la Mr. and Mrs. Lewis Larned Coburn Memorial Collection.
Reproduction à l’huile
Ce qu’une copie fidèle doit préserver
Reproduire Les Deux Sœurs ne consiste pas à obtenir un bleu uniforme et quelques fleurs colorées. La difficulté principale réside dans le contraste entre les figures construites et le paysage plus mobile. La veste doit garder ses variations de cobalt, d’outremer et de blanc; les visages doivent rester souples, sans contours durs; la Seine doit être lisible sans devenir minutieuse.
Le format vertical d’origine donne aux modèles une présence forte. Conserver ses proportions évite d’écraser les chapeaux ou de couper le panier, deux zones indispensables à l’équilibre. Un format moyen convient à une entrée ou une chambre; une grande toile permet de mieux ressentir l’échelle presque réelle des figures et la variété des touches.
Dans un intérieur, les bleus dialoguent bien avec des murs blanc cassé, sable, vert sauge ou gris chaud. Les rouges et les jaunes suffisent déjà à animer l’ensemble : un cadre simple, bois naturel ou doré patiné, laisse la palette respirer. Placez la toile à hauteur du regard et évitez un éclairage trop froid, qui ferait perdre aux carnations leur chaleur.
| Emplacement | Format conseillé | Accord de couleurs | Point à préserver |
|---|---|---|---|
| Salon | Moyen ou grand | Sable, sauge, bois clair | Présence des figures et profondeur de la Seine |
| Entrée | Vertical moyen | Blanc cassé, laiton patiné | Lisibilité des visages à courte distance |
| Chambre | Moyen | Rose poudré, gris chaud | Douceur des carnations et des fleurs |
| Bureau | Petit ou moyen | Bleu grisé, noyer | Équilibre entre détail et calme visuel |
Sélection Renoir
Six œuvres pour prolonger le regard
Portraits, jeunes modèles et figures dans le paysage permettent de comparer les solutions de Renoir autour de la présence, du vêtement et de la lumière.

Les Deux Sœurs
La terrasse de Chatou, la veste bleue et le panier de pelotes réunis dans la composition de 1881.
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Portrait de deux fillettes
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Jeune femme au chapeau fleuri
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Jeune fille lisant
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Les enfants de Martial Caillebotte
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Références
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Notice de l’œuvre
Date, dimensions, exposition et lecture générale du tableau dans la collection de Chicago.
Art Institute of Chicago →Catalogue scientifique Renoir
Modèles, titres historiques, provenance, correspondance et analyses techniques détaillées.
Catalogue en ligne →Questions fréquentes
Les Deux Sœurs de Renoir en huit réponses
Qui sont les deux modèles du tableau ?
La grande jeune femme est Eugénie Marie Darlaud, dite Jeanne Darlaud, future actrice. L’identité de la petite fille n’est pas connue.
Les modèles étaient-ils réellement sœurs ?
Non. Le titre Les Deux Sœurs a été utilisé par Paul Durand-Ruel pour l’exposition impressionniste de 1882, mais aucun lien familial n’est documenté.
Où Renoir a-t-il peint Les Deux Sœurs ?
À Chatou, au printemps 1881, dans le secteur de la Maison Fournaise et de sa terrasse dominant la Seine.
Pourquoi le tableau porte-t-il aussi le titre Sur la terrasse ?
L’œuvre a circulé sous plusieurs titres : Femme sur une terrasse au bord de la Seine en 1881, Les Deux Sœurs en 1882 et Femme sur une terrasse (Chatou) en 1883. Le musée réunit aujourd’hui les deux appellations principales.
Quelles sont les dimensions du tableau ?
L’huile sur toile mesure 100,4 × 80,9 cm. Elle est signée « Renoir. 81. » en bas à droite.
Où peut-on voir l’original ?
Le tableau est conservé à l’Art Institute of Chicago, dans la Mr. and Mrs. Lewis Larned Coburn Memorial Collection, sous le numéro 1933.455.
Qu’ont révélé les examens scientifiques ?
Ils montrent notamment des modifications de la tête, du chapeau, du visage et du bras de Jeanne, ainsi que deux petites figures du paysage finalement recouvertes.
Comment choisir une reproduction des Deux Sœurs ?
Privilégiez une reproduction peinte à la main à l’huile, fidèle aux proportions verticales, aux variations du bleu, à la douceur des carnations et au paysage plus libre de l’arrière-plan.
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